Hommage à Paulette Martin Dougherty

Le 04 juin dernier nous quittait Paulette Martin Dougherty membre active du GAIC. Au-delà de l’hommage que nous lui rendons pour son fervent engagement interreligieux, nous tenions à vous partager l’histoire de sa belle amitié islamo-chrétienne, née d’une improbable rencontre avec Mohamed Belmokhtar (dont nous publions aussi l’hommage).

COMMUNICATION

8/23/2026

Le dialogue islamo-chrétien en général et le GAIC en particulier ont perdu l’une de ses porte-paroles les plus ardentes, avec le décès de Paulette Martin Dougherty, le 4 juin dernier à Romainville (Seine-Saint-Denis), à l’âge de 97 ans. Rien ne prédisposait cette femme née américaine, catholique, à s'engager en faveur du dialogue islamo-chrétien et à le porter avec conviction durant cinquante ans. Sa rencontre avec Mohamed Belmokhtar, immigré algérien, a servi de déclic. Ni lui, ni elle, n’ont renié leur identité musulmane et chrétienne. Tous deux ont su s’affranchir des déterminismes culturels. Leur parcours offre à tout un chacun une leçon de liberté, d’altérité et d’humilité. Puissions-nous, nous en inspirer pour continuer à faire vivre le GAIC.

Le GAIC à travers ses coprésidents et certains de ceux qui ont côtoyés Paulette tiennent à lui rendre un hommage.

                                                                                                                                                                                              Coprésidents du GAIC

Du livre à la vraie vie : anatomie d’une connexion

Au fil de leurs échanges spirituels entamés au milieu des années 1970 à Paris, l’unité spatiale et temporelle du monde chrétien et arabo-musulman s’est révélée à Paulette Martin et à Mohamed Belmokhtar. Catholique progressiste issue de la bourgeoisie de la côte Est des Etats-Unis où elle est née en 1929, la première a initié le second à la lecture des évangiles. Dans ces textes, Mohamed a retrouvé l’ambiance de l’Algérie rurale et musulmane où il a vu le jour en 1954. Le message du Christ l’a ramené aux valeurs de solidarité qui imprègnent un peuple de bergers. La lecture réveille une scène biblique de sa petite enfance : il revoit son grand-père maternel, offrant sa propre part de grains à une glaneuse, sans autre témoin que son petit-fils de cinq ans… « Heureux les miséricordieux »…

Au croisement du livre et de l’expérience vécue, les deux parisiens d’adoption ressentent ensemble les similitudes entre la terreur imposée par l’occupant colonial français et celle qu’a connue la Palestine sous le joug romain, au premier siècle de l’ère chrétienne. Les points communs se vérifient jusque dans les détails de la vie quotidienne, reproduits dans la filmographie contemporaine : les foulards des femmes, amenés dans le bassin méditerranéen par la route de la soie ; les dialectes issus de l’araméen, compréhensibles sans sous-titres par les paysans maghrébins... L’Américaine et l’Algérien ouvrent ensemble une nouvelle clé de lecture des textes que la première redécouvre par le prisme de l’histoire du second.

Formalisé dans son livre « L’Electrochoc spirituel » (Ed. Salvator, 2005), tout l’engagement de Paulette en faveur du dialogue islamo-chrétien découle de sa rencontre avec Momo. Elle y a trouvé une nouvelle boussole, dans un contexte douloureux : divorce, mort de sa fille Bénédicte, découverte des misères du monde échouées sur le pavé au pas de sa porte, incompréhension de nombreux de ses proches, y compris dans sa propre famille, face à sa générosité débridée… Tout en posant quelques limites indispensables au fonctionnement quotidien d’un foyer parisien, Momo lui a offert ce qu’elle cherchait à la mi-temps de sa vie : le second souffle pour répandre sa foi et son optimisme.

Elle l’exprime dans l’ultime message à ses proches, lu par sa fille Marika, lors de ses funérailles, le 12 juin dernier à l’église Saint-Pierre Saint-Paul de Montreuil : « Nous sommes aimés. Du début jusqu’à la fin, nous sommes aimés. Désirés ». En adressant cette bonne nouvelle, Paulette pensait à chacun d’entre nous. Mais nul doute que Momo, dépositaire du texte, occupe une place particulière, parmi les destinataires, car qui, plus que ceux qui ont traversé l’enfance dans la guerre, peut s’interroger sur l’amour de Dieu ? Et ressentir le besoin que ce dernier lui rappelle que « nous sommes aimés » ? L’amour cicatrise la blessure originelle, entretenue par l’écartèlement entre deux cultures, celle du colonisé et celle du colonisateur. Paulette retrouve dans ce message les accents d’une de ses premières œuvres de théologienne, consacrée à l’exégèse jungienne du livre de Job (non disponible).

En forme de rappel souriant à l’hospitalité orientale, les dernières lignes de l’ultime lettre prennent un sens particulier, à la lumière du parcours d’une chrétienne engagée dans le dialogue avec le monde musulman : « Je me sens prête pour une nouvelle aventure. Peut-être, si vous me le permettez, avec une petite participation dans les vôtres. Si vous le voulez bien. Si vous voulez qu’on reste encore proches… ».

                                                                                                  Laurent Miguet, filleul de Paulette Dougherty-Martin

« J’ai partagé avec Paulette son électrochoc spirituel »

Paulette a fini par devenir plus pro-palestinienne que moi ! Et pourtant, elle venait de loin. Dans les années 1970, elle se réclamait du mouvement charismatique. Sous l’influence des évangélistes, de nombreux théologiens de l’apocalypse chrétienne, en quête d’un retour aux sources spirituelles de leur foi, ont adhéré à une interprétation inspirée par la propagande d’Israël : le retour des juifs vers la Terre promise conditionnerait le retour du Christ dans cette même région. Dès lors, le soutien à la cause sioniste relèverait d’une mission divine, sous-tendue par un pari hasardeux : les chrétiens charismatiques misent sur la conversion de leurs alliés juifs. A l’opposé de cette perspective aléatoire, ces derniers se font fort d’instrumentaliser leurs partenaires au service de leur objectif politique immédiat, et sans contrepartie. Ce marché de dupe bénéficie d’un soutien puissant : l’American Israël Public Affairs Committee (AIPAC), dont les moyens financiers toujours croissants se déploient discrètement parmi les parlementaires et présidents américains de toutes tendances. Le mouvement évangéliste et son avatar charismatique figurent parmi les cibles privilégiées de ce Soft power.

A cette même époque, ma rencontre avec Paulette s’est d’emblée nouée autour d’échanges spirituels intenses. Régulièrement, nous évoquions le sort des Palestiniens. Touchée par le chemin que j’ai parcouru pour comprendre sa propre foi, elle a partagé avec moi ces quelques évidences qui me tiennent à chœur : ni les charismatiques, ni aucun autre croyant ne peut préjuger de la forme que prendra l’apocalypse, ni du lieu où elle se déclenchera ; Dieu n’approuve pas l’écrasement d’un peuple par un autre ; rien, pas même la Shoah, ne justifie la spoliation des terres et des biens détenus par les Palestiniens depuis des millénaires. Au-delà de notre adhésion commune à ces principes, Paulette a pris la mesure des mensonges proférées par certains prosélytes du sionisme. Je citerai le cas du grand mufti de Jérusalem à la veille de la seconde guerre mondiale : ces propagandistes l’ont accusé de nazisme pour avoir visité une usine d’armement allemande, à l’instar de nombreux dirigeants occidentaux, dont Edouard Daladier pour la France. Or, de retour de cette visite, le chef religieux avait qualifié les installations industrielles visitées de « diaboliques ».

Nos échanges ont inspiré à Paulette l’engagement majeur de la seconde moitié de sa vie, dans le registre religieux. Elle en a elle-même résumé l’impact dans le titre d’un de ses livres : « L’électrochoc spirituel ». Le coup de foudre ne s’est jamais calmé. Jusqu’au bout, elle l’a diffusé à travers son action au sein du groupe d’amitiés islamo-chrétiennes.

                                                                    Mohammed Belmokhtar, ami musulman de Paulette Dougherty-Martin

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